Mémoire versus présentisme: conjurer l’emprise du «maintenant»

De la doctrine Monroe à l’impérialisme moral, la mémoire agit comme un outil critique permettant de penser les structures de pouvoir, les migrations, les dominations, les zones d’influence et les inégalités à travers l’histoire et le temps…

L’époque contemporaine se pense volontiers comme celle de la rupture. Les discours politiques, médiatiques et économiques mettent en scène un monde présenté comme radicalement nouveau, marqué par des crises inédites et des transformations sans précédent. Cette rhétorique de la nouveauté produit l’impression d’un présent autonome, détaché des configurations historiques qui l’ont rendu possible. Le passé apparaît alors comme clos, relégué à l’arrière-plan d’un présent qui prétend s’autoengendrer.

Ainsi, la guerre en Ukraine est fréquemment décrite comme un basculement soudain de l’Europe dans une ère de violence qu’elle aurait définitivement dépassée, comme si l’histoire du continent ne portait pas en elle les traces persistantes des empires, des zones d’influence et des conflits non résolus. De la même manière, les tensions récurrentes dans les Balkans sont souvent présentées comme des anomalies ponctuelles, sans être pleinement replacées dans l’héritage des démantèlements impériaux et des frontières contestées qui continuent de structurer la région.

Le présentisme, imposé par l’immédiateté médiatique et l’intensité émotionnelle des événements, enferme l’expérience collective dans un «maintenant» perpétuel qui empêche le temps long et complexe propre à l’analyse. La domination du présent dans l’expression orale et l’écriture réduit considérablement la capacité à inscrire les faits dans une continuité historique ou à projeter des horizons futurs. Les autres temps de la conjugaison, relégués aux marges du discours, cessent d’être des outils de compréhension pour devenir de simples archives laissées dans les pages du Bescherelle. Cette compression du temps est particulièrement visible dans le traitement des conflits armés, où la séquence spectaculaire supplante la généalogie des rapports de force.

Pourtant, ce régime atemporel fragilise la pensée critique en la privant de profondeur et de distance. En effet, cette représentation du présent comme espace vierge n’est pas neutre. Elle constitue un cadre idéologique puissant dans lequel les phénomènes politiques contemporains sont analysés comme des réponses ponctuelles à des situations exceptionnelles, plutôt qu’en termes d’actualisation de structures anciennes.

De manière exemplative, la guerre russo-ukrainienne est souvent réduite à l’expression d’une dérive autoritaire certes brutale ou d’une volonté expansionniste isolée, sans que soient pleinement interrogées les continuités impériales russes, mais aussi les dynamiques géopolitiques occidentales qui l’ont précédée. Toutefois, cette mise en perspective ne saurait en aucun cas atténuer la responsabilité directe du pouvoir russe sous l’autorité de Vladimir Poutine, l’État russe ayant fait le choix délibéré d’un recours massif à la violence, en engageant une guerre d’agression caractérisée par des bombardements indiscriminés, des crimes de guerre documentés, une politique de terreur à l’encontre des populations civiles et une répression systématique de toute opposition interne. Cette violence n’est pas accidentelle, mais constitutive d’un régime qui gouverne par la coercition, la propagande et la négation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Aussi, ce conflit est également détaché d’une histoire plus longue des territoires ukrainiens, marquée par des dominations différenciées selon les régions; c’est-à-dire à l’ouest, l’intégration prolongée au sein de la République des Deux Nations (Pologne-Lituanie) a favorisé des structures politiques et culturelles distinctes, tandis qu’à l’est, l’incorporation progressive dans l’Empire russe a imposé des logiques impériales centralisatrices et des politiques de russification. Et dans l’histoire plus récente, la volonté d’élargissement progressif de l’OTAN jusqu’aux portes de Moscou est perçue en Russie comme une provocation stratégique majeure; cette perception, instrumentalisée par le Kremlin, sert néanmoins de justification à une entreprise de domination violente qui nie la souveraineté ukrainienne, tout comme les tensions nationalistes et les violences exercées à l’égard des populations russophones du Donbass depuis 2014 ont été mobilisées pour légitimer une escalade militaire disproportionnée et destructrice.

Le présentisme permet ainsi de produire un récit simplifié, moralement lisible, mais historiquement appauvri, où la complexité des responsabilités s’efface au profit d’une causalité immédiate.

De Joseph Sharp sur Unsplash
De Joseph Sharp sur Unsplash

La mémoire historique ne relève pas uniquement de la commémoration ou du devoir moral…

En ce sens, l’illusion de la rupture n’est pas seulement une erreur de lecture historique, mais un moteur politique qui contribue à rendre invisibles les continuités narratives de domination. Elle opère de manière similaire dans le traitement du conflit israélo-palestinien, souvent appréhendé à travers l’urgence humanitaire et la violence des épisodes récents, au détriment de l’histoire coloniale, des régimes juridiques différenciés et des asymétries structurelles installées sur le temps long. Le présent apparaît alors comme une succession de crises imprévisibles, et non comme le produit d’un ordre historique profondément inégal, pouvant s’apparenter à une forme d’apartheid concernant la Cisjordanie et de génocide dans la bande de Gaza.

Car le présent est traversé par des héritages, des réactivations et des résurgences qui, faute d’un travail mémoriel rigoureux, demeurent occultés ou volontairement dissimulés. L’oubli n’est pas un simple défaut de mémoire collective. Il peut être savamment organisé, entretenu et instrumentalisé pour activer la production d’un récit du monde où les rapports de force apparaissent comme naturels ou contingents, plutôt que comme historiquement construits.

Les interventions militaires occidentales menées au nom de la démocratie, de la lutte contre le terrorisme ou de la protection des populations civiles s’inscrivent ainsi dans une continuité de pratiques d’ingérence héritées de l’ordre colonial, tout en étant présentées comme des réponses morales à des situations inédites. À l’inverse, la mémoire historique ne relève pas uniquement de la commémoration ou du devoir moral. Elle constitue un outil critique indispensable pour penser le présent, car «se souvenir» ne signifie pas répéter le passé, mais interroger ses fixités, ses silences et ses réécritures.

Sans cette mise en perspective, les mécanismes contemporains de domination, qu’il s’agisse du contrôle des frontières migratoires européennes ou de la recomposition des rivalités de puissance entre la Chine, les États-Unis et la Russie, se présentent comme des phénomènes nouveaux, alors même qu’ils prolongent des généalogies parfois séculaires. La mémoire devient alors non pas un refuge nostalgique, mais une condition essentielle pour l’application d’une lucidité politique.

Dès lors, peut-on réellement comprendre les configurations géopolitiques actuelles sans se replonger dans l’histoire qui les a rendues possibles ou qui en explique les fondements?

À cette question, il convient de répondre que le déficit de mémoire historique constitue un obstacle majeur à l’intelligibilité du présent, et que l’oubli participe lui-même à la reproduction des rapports de domination contemporains. Dans le même mouvement, la mémoire du futur se profile comme une projection empirique de notre besoin de prévoir et d’anticiper les événements à venir. Elle s’appuie sur l’analyse rigoureuse des phénomènes historiques pour éclairer le présent et formuler des hypothèses plausibles pour demain.

Comprendre les logiques passées permet ainsi de modéliser les trajectoires possibles, tout en essayant d’en réduire l’incertitude. Ce lien entre mémoire et anticipation révèle que penser l’avenir exige autant de rigueur que de conscience historique, qu’il s’agisse de géopolitique, de crise climatique, de géostratégie, de démocratie ou de transformations économiques.

Pourtant, même en mobilisant cette approche sérieuse d’une historicité prédictible, l’imprévisibilité demeure latente, car des événements inattendus peuvent surgir dans un contexte géopolitique toujours plus instable et insaisissable. Cette incertitude impose prudence et humilité dans l’interprétation des phénomènes, afin d’éviter les simplismes et les raccourcis abusifs qui prolifèrent sur les réseaux sociaux ou les commentaires mièvres au sein de plusieurs médias mainstream. La réflexion historique et prospective doit rester critique, consciente de ses limites et de la complexité des interactions qui façonnent le présent et l’avenir.

Nonobstant, dans un monde où l’instantanéité impose son rythme, certaines reliques du passé, comme la doctrine Monroe, persistent à refaire surface, comme si le présent ne pouvait jamais vraiment effacer les leçons ou obsessions de l’histoire. La réactivation contemporaine de cette doctrine dans le discours politique de l’administration américaine illustre de manière exemplaire cette persistance des logiques impériales que l’oubli tend à effacer. Formulée en 1823, cette doctrine était officiellement présentée comme un principe de protection du continent américain face aux ingérences coloniales européennes.

Toutefois, son application historique révèle une fonction bien différente, c’est-à-dire la légitimation de l’hégémonie des États-Unis sur l’Amérique latine, conçue comme une sphère d’influence exclusive et qui souhaite désormais s’étendre sur l’ensemble de l’hémisphère occidental, de la Terre de Feu à l’extrême Sud du Chili et de l’Argentine jusqu’à l’arc polaire au nord. La volonté d’annexion du Groenland par l’administration Trump en est le parfait exemple.

Du XIXe siècle aux interventions du XXe siècle, de La Havane à Santiago et de Buenos Aires à Caracas, la doctrine Monroe a servi de cadre idéologique à une série d’ingérences politiques, militaires et économiques, inscrivant durablement la région dans une relation asymétrique. Aujourd’hui, face à la montée de l’influence chinoise ou russe dans la région, certains responsables politiques américains réaffirment explicitement la validité de cette doctrine. Il ne s’agit donc pas d’une simple référence historique, mais bien d’une réactivation stratégique d’un imaginaire impérial ancien, le tout enrobé dans une crème idéologique MAGA pour mieux faire passer l’expansionnisme revisité à un électorat biberonné au souverainisme nationaliste.

Photo de Alex Gruber sur Unsplash
Photo de Alex Gruber sur Unsplash

L’exploitation intensive des ressources minières et énergétiques dans de nombreuses régions du «Sud global» s’inscrit dans une continuité frappante avec ces logiques anciennes…

En outre, l’extractivisme contemporain constitue une autre manifestation majeure de la persistance des logiques coloniales dans le monde néo-impérial. Sous la colonisation, de vastes territoires furent intégrés à l’économie mondiale comme de simples réservoirs de matières premières, leur valeur étant définie exclusivement par leur capacité à satisfaire les besoins des métropoles. Cette structuration asymétrique n’a pas disparu avec les indépendances formelles. Elle s’est reconfigurée sous des formes économiques, juridiques et discursives nouvelles, à travers des accords commerciaux inégaux, des dépendances énergétiques durables et la prédominance des multinationales dans les chaînes de valeur mondiales.

Aujourd’hui encore, l’exploitation intensive des ressources minières et énergétiques dans de nombreuses régions du «Sud global» s’inscrit dans une continuité frappante avec ces logiques anciennes. La République démocratique du Congo, par exemple, demeure assignée à son rôle de fournisseur stratégique de cobalt, minerai devenu indispensable à la transition énergétique mondiale. Sous couvert d’innovation verte et de modernité technologique, le territoire congolais reste structuré par une économie d’extraction violente et mortifère, où la valeur est majoritairement captée à l’extérieur, tandis que les populations locales supportent les coûts sociaux, environnementaux et humains de cette intégration subalterne au marché mondial.

De manière comparable, l’exploitation des hydrocarbures en Afrique, du Nigeria à l’Angola, illustre la persistance d’une souveraineté largement formelle. Malgré l’existence d’États indépendants, les régimes contractuels, les infrastructures et les circuits financiers demeurent largement contrôlés par des acteurs extérieurs, reproduisant une dépendance énergétique et économique qui rappelle les économies de comptoir de l’ère coloniale. Les conflits, les pollutions massives et la captation des rentes par des élites intégrées à ces dispositifs témoignent de la continuité d’un modèle où l’extraction prime sur le développement.

Le cas du pétrole vénézuélien révèle, quant à lui, une autre facette de cette logique néo-extractiviste. Longtemps intégré à l’économie mondiale comme fournisseur stratégique d’hydrocarbures, le pays a vu son destin économique étroitement arrimé à la rente pétrolière, au détriment de toute diversification structurelle. Cette dépendance historique, héritée d’une insertion asymétrique dans le système international par une volonté politique de renationalisation, a rendu l’économie vénézuélienne particulièrement vulnérable aux fluctuations des marchés mondiaux, aux sanctions multiples infligées par Washington et aux ingérences extérieures, illustrant les impasses politiques et sociales d’un modèle extractiviste prolongé.

Ainsi, si le vocabulaire a changé - évoquant désormais les partenariats économiques, la sécurité énergétique ou la transition écologique -, les rapports de pouvoir, eux, demeurent largement inchangés. L’extractivisme contemporain ne rompt pas avec l’héritage colonial; il en constitue plutôt une reformulation adaptée aux exigences du capitalisme globalisé, où certains territoires continuent d’être pensés avant tout comme des gisements, et certaines sociétés comme des périphéries destinées à alimenter le centre.

La fin des empires coloniaux formels a souvent été interprétée comme l’avènement d’un monde fondé sur l’égalité souveraine des États. Pourtant, cette lecture repose sur une amnésie historique profonde. Dès la seconde moitié du XXe siècle, la domination directe a cédé la place à des mécanismes plus diffus mais tout aussi contraignants en termes de dépendance financière et monétaire, d’accords commerciaux asymétriques, de contrôle des infrastructures stratégiques et d’influence politique indirecte. Le néocolonialisme ne constitue donc pas une anomalie du système international contemporain, mais l’une de ses matrices historiques. Sans un travail de mémoire sur les ressorts de la colonisation, les inégalités structurelles apparaissent comme des défaillances internes aux États concernés, plutôt que comme les effets durables d’un ordre mondial hérité. Dans le prolongement de cette focale, l’impérialisme actuel ne s’exprime plus prioritairement par la conquête territoriale, mais par un registre moral qui lui confère une légitimité renouvelée.

Déjà au début du XXe siècle, le corollaire Roosevelt à la Doctrine Monroe justifiait les interventions américaines au nom de la civilisation, de la stabilité et de la responsabilité des grandes puissances. Cette rhétorique structure encore aujourd’hui les discours accompagnant les interventions militaires ou politiques dans des États qualifiés de «défaillants», où les droits humains, la démocratie ou la lutte contre le terrorisme servent à transformer des actes de domination géopolitique en impératifs honorables. L’impérialisme moral s’est manifesté notamment en Libye, en Irak ou au Sahel, par des interventions justifiées comme des missions de stabilisation, qui ont surtout conduit à l’ébranlement régional et à la résurgence de formes radicales de violence ou de fondamentalisme barbare.

«Monroe Doctrine, 1896» est une photographie de Granger publiée le 9 septembre 2012
«Monroe Doctrine, 1896» est une photographie de Granger publiée le 9 septembre 2012

L’analyse des migrations contemporaines ne peut être dissociée de leur genèse historique…

L’analyse des continuités décrites ci-dessus invite à replacer le présent dans une lecture historique des rapports de domination, ce qui permet de mieux appréhender toute une série de dynamiques telles que les flux migratoires, les systèmes d’exploitation et les projets impériaux protéiformes. L’analyse des migrations contemporaines, en particulier, ne peut être dissociée de leur genèse historique. Les déplacements actuels de populations trouvent en effet leurs racines dans les millions de femmes et d’hommes qui furent arrachés à leurs terres durant des siècles pour alimenter les économies coloniales, que ce soit à travers la traite esclavagiste transatlantique ou l’organisation du travail colonial. Les diasporas afrodescendantes, issues de ces déplacements forcés, ont durablement structuré l’espace mondial en produisant des fractures sociales et des hiérarchies raciales qui continuent d’influencer la répartition inégale des richesses et l’accès différencié aux droits fondamentaux. De même, les migrations actuelles en provenance du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest vers l’Europe s’inscrivent dans la continuité des circulations organisées par les puissances coloniales, puis postcoloniales, afin de répondre aux besoins économiques des métropoles, notamment lors des phases de reconstruction et de croissance industrielle.

Ce qui fut longtemps encouragé comme une ressource de main-d’œuvre est aujourd’hui requalifié en menace, révélant la persistance d’un ordre mondial dans lequel la mobilité des capitaux demeure largement libre, tandis que celle des corps reste étroitement contrôlée.

Ces héritages migratoires ont façonné des sociétés marquées par des inégalités structurelles, un racisme systémique et une précarisation différenciée des statuts juridiques. Les politiques migratoires contemporaines, en criminalisant des mobilités historiquement produites, tendent ainsi à naturaliser des rapports de domination anciens, transformant des trajectoires héritées de l’histoire coloniale en problèmes sécuritaires du présent.

Esclavage et Antigua signée British Library (@britishlibrary) sur Unsplash
Esclavage et Antigua signée British Library (@britishlibrary) sur Unsplash

L’oubli institutionnalisé de ces histoires n’est pas neutre; il contribue à relativiser les inégalités contemporaines et à masquer les responsabilités structurelles des anciennes puissances impériales et de leurs prolongements économiques modernes. Comprendre le présent, en intégrant la mémoire des migrations liées à l’esclavage et à la colonisation, permet de déceler les persistances et d’éclairer la manière dont les hiérarchies géopolitiques actuelles sont héritées d’un narratif historiquement lointain.

Politiquement, cette perspective exige une transformation du regard sur la justice globale. Reconnaître les continuités historiques ne signifie pas se limiter à la commémoration, mais formuler des politiques capables de rompre avec ces structures héritées : redistribution des ressources, réparation symbolique et matérielle, ou réorganisation des rapports de pouvoir internationaux. En ce sens, la mémoire devient un instrument de pouvoir critique, permettant de passer de l’illusion d’un monde post-impérial à la construction d’un monde post-dominations. Un monde où la justice migratoire, économique et sociale n’est plus une promesse abstraite, mais un projet concret de transformation, fondé sur la connaissance historique et l’anticipation raisonnée des futurs possibles.

Lorsqu’elle se fait critique et située, la mémoire dénaturalise les rapports de domination et en révèle les continuités souterraines. Elle contraint à déplacer le regard, des crises dites exceptionnelles vers la longue durée des responsabilités historiques. Orienter le présent par l’appel à ce qui fut, c’est entrouvrir la possibilité d’un avenir qui ne reconduirait pas, sous des habits neufs, les mêmes hiérarchies…

Stéphane Mansy