Climat en crise, peuples en mouvements – comprendre l’urgence des migrations

Une soirée pour ouvrir le dialogue sur les déplacements humains liés au dérèglement climatique

Le 24 juin 2026, le CRI Centre & Wapi a réuni à La Louvière des spécialistes du climat, du droit et des migrations pour une soirée d’échanges consacrée à une question devenue incontournable: le dérèglement climatique déplace déjà des populations humaines.

Sécheresses, inondations, montée des eaux, érosion côtière… ces phénomènes ne sont plus des projections lointaines. Ils transforment des vies, des territoires, des équilibres sociaux. Et ils posent une question essentielle: comment nos sociétés peuvent-elles répondre à ces mobilités forcées avec justice, dignité et lucidité?

Cet article revient sur les principaux enseignements de la rencontre, en distinguant les faits établis, les analyses partagées et les pistes de réflexion ouvertes.

Trois intervenant·es de premier plan pour éclairer ces enjeux:

  • Sotieta Ngo, directrice du CIRÉ, juriste engagée dans la défense des droits des personnes étrangères
  • Pierre Ozer, climatologue et spécialiste des migrations environnementales (ULiège)
  • Jean-Pascal van Ypersele, professeur de climatologie (UCLouvain) et ancien vice-président du GIEC

Ce que nous savons déjà: des déplacements bien réels

Les intervenant·es ont rappelé un constat désormais largement documenté: le climat est déjà un facteur de déplacement humain, en particulier à l’intérieur des pays.

Les phénomènes les plus fréquents sont connus:

  • Sécheresses prolongées,
  • Inondations,
  • Montée du niveau des mers,
  • Érosion des côtes,
  • Vagues de chaleur de plus en plus intenses.

Ces événements entraînent des déplacements souvent invisibles à l’échelle internationale, mais massifs à l’échelle locale. Parmi les exemples évoqués:

  • La Corne de l’Afrique et Djibouti, touchés par des sécheresses extrêmes;
  • Nouakchott, en Mauritanie, où des centaines de milliers de personnes ont afflué en quelques mois;
  • Cotonou, au Bénin, confrontée à une érosion côtière accélérée;
  • Les petits États insulaires du Pacifique, comme Tuvalu, menacés par la montée des eaux.

En Belgique aussi, la réalité est tangible: les inondations de 2021 ont rappelé que personne n’est totalement à l’abri des dérèglements climatiques.

Quand le climat fragilise des vies déjà vulnérables

Au-delà des chiffres, un message central a traversé la soirée: le climat ne provoque pas toujours les migrations, mais il les rend plus probables, plus urgentes et plus difficiles à éviter.

Il agit comme un multiplicateur de vulnérabilités: pauvreté, instabilité économique, accès limité aux ressources, fragilité des infrastructures. Dans de nombreux cas, partir n’est pas un choix libre, mais une nécessité. Et pourtant, migrer est loin d’être accessible à tous. Les personnes les plus exposées sont souvent aussi celles qui disposent du moins de moyens pour partir.

Ce paradoxe est au cœur des dynamiques actuelles: ce ne sont pas toujours les plus touchés qui peuvent bouger, mais ceux qui ont encore une marge de manœuvre.

Un droit encore en décalage avec la réalité

Sur le plan juridique, le constat est sans appel: il n’existe aujourd’hui aucun statut international de «réfugié climatique».

Les cadres existants — Convention de Genève, protection subsidiaire, protection temporaire — ne couvrent que partiellement les situations liées au climat.

Une décision marquante a été évoquée: l’affaire Loane Teitiota1, originaire de Kiribati. Sans créer de nouveau statut, elle a ouvert une brèche juridique importante en reconnaissant que le dérèglement climatique peut, dans certains cas, constituer une menace grave pour la vie et empêcher un retour sécurisé. Mais ces avancées restent limitées. Elles ne remplacent pas un cadre clair, stable et prévisible.

Des territoires sous pression: quand l’eau redessine les vies

Certaines régions vivent déjà des transformations irréversibles.

À Cotonou, par exemple, l’érosion côtière est aggravée par une combinaison de facteurs: infrastructures humaines, extraction de sable, disparition des mangroves et montée du niveau de la mer. Des quartiers entiers ont disparu en quelques années.

Dans les deltas et les petits États insulaires, chaque centimètre compte. La salinisation des sols et des nappes d’eau douce menace directement les conditions de vie.

Dans ces contextes, la question n’est plus seulement celle de la mobilité, mais celle de l’habitabilité même des territoires.

Quelles réponses possibles? Entre urgence et complexité

Les intervenant·es ont insisté sur un point essentiel: aucune solution unique ne suffira.

Plusieurs pistes complémentaires ont été discutées:

  • Réduire les émissions - Limiter le réchauffement reste la base de toute stratégie de long terme.
  • S’adapter localement - Protection des côtes, gestion de l’eau, agriculture résiliente, urbanisme adapté: l’adaptation permet de préserver des conditions de vie sur place.
  • Reconnaître les pertes irréversibles - Certaines pertes ne peuvent être réparées: territoires disparus, cultures déplacées, mémoires effacées. Leur reconnaissance est un enjeu de justice.
  • Ouvrir des voies de mobilité sûres - Sans alternatives légales et encadrées, les déplacements se font dans des conditions dangereuses. Des dispositifs de mobilité humanitaire, de réinstallation ou de protection temporaire sont évoqués, mais encore trop limités.
  • Agir aussi ici, en Belgique - Vagues de chaleur, inondations, vulnérabilités urbaines: l’adaptation concerne aussi nos territoires. Espaces verts, solidarité de proximité et dispositifs d’accueil deviennent essentiels.
  • Préserver un débat apaisé - Enfin, un enjeu transversal a été souligné: éviter les discours de peur ou de stigmatisation. Les migrations climatiques doivent être comprises, pas instrumentalisées.

Une question de justice globale

Au fil des échanges, une idée s’impose: la crise climatique est aussi une crise de justice.

Les populations les plus touchées sont souvent celles qui ont le moins contribué aux émissions globales. Cette asymétrie interroge profondément nos responsabilités collectives.

Elle invite à dépasser une lecture purement sécuritaire des migrations pour y intégrer une dimension éthique: comment protéger, accueillir et anticiper sans reproduire les inégalités globales?

Conclusion: penser la mobilité autrement

Ce que cette soirée a permis de mettre en lumière, c’est une réalité déjà en cours: le climat transforme les conditions de vie et les mobilités humaines.

Mais elle a aussi ouvert une autre perspective: celle de la responsabilité collective. Les réponses existent — adaptation, atténuation, droit, solidarité — mais elles restent incomplètes, fragmentées, parfois insuffisantes face à l’ampleur des transformations en cours.

Derrière les chiffres, il y a des vies, des choix impossibles, des départs contraints, mais aussi des résistances et des attachements aux territoires.

Pour prolonger le dialogue

Quelques questions pour nourrir la réflexion:

  • Comment organiser une solidarité internationale plus juste face aux déplacements climatiques?
  • Quelles formes de mobilité voulons-nous rendre possibles et dignes?
  • Comment intégrer les personnes concernées dans les décisions politiques?
  • Et surtout: comment éviter que la peur ne prenne le pas sur la compréhension?

Le CRI Centre & Wapi poursuivra ce travail de sensibilisation et de dialogue. Car comprendre ces réalités, c’est déjà commencer à y répondre autrement.

Ressources et liens


  1. Comité des droits de l’homme, 24 octobre 2019, «Teitiota c. Nouvelle-Zélande» Communication No. 2728/2016 ↩︎