Palestine: mourir à Gaza, disparaître en Cisjordanie
Alors que l’attention internationale reste largement focalisée sur Gaza, la Cisjordanie connaît elle aussi une intensification des violences, des déplacements forcés et des tensions liées à la colonisation. Que révèle cette dynamique sur l’évolution du conflit et sur la capacité de la communauté internationale à faire respecter le droit international?
Une autre tragédie s’installe en Cisjordanie
Il suffit de regarder les récents événements à Qusra1 au mois d’août (village palestinien dans le gouvernorat de Naplouse, dans le nord de la Cisjordanie). Des colons radicaux ont encerclé des maisons palestiniennes, empêché leurs habitants d’en sortir, coupé l’eau, l’électricité et l’accès aux routes.
L’armée israélienne, pourtant présente, s’est retrouvée incapable de les déloger et a finalement cherché à évacuer les Palestiniens « pour leur sécurité ».
Une scène qui dit presque tout: ceux qui assiègent restent; ceux qui sont assiégés sont invités à partir.
Ce n’est pas une anomalie. C’est précisément ce qui inquiète. En juillet, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme alertait sur l’augmentation des violences commises par les colons. Dix-huit Palestiniens avaient déjà été tués dans des incidents liés aux colons depuis le début de l’année, davantage que durant toute l’année 2025. Des maisons sont attaquées, des terres confisquées, des récoltes détruites, des sources d’eau accaparées.
Rendre la vie palestinienne impossible
Derrière chaque attaque se dessine la même logique: rendre la vie palestinienne impossible, réduire l’espace disponible, morceler les communautés, pousser les habitants à abandonner leurs terres.
La violence devient alors une technique politique.
Il n’est pas nécessaire d’ordonner officiellement à une famille de partir si l’on peut faire en sorte qu’elle n’ose plus rester.
La colonisation n’est donc pas seulement une question de maisons construites sur des collines. Elle transforme la géographie en rapport de force. Une route coupée, une source confisquée, une terre devenue inaccessible, un village encerclé par des avant-postes: chaque fois, le territoire palestinien rétrécit tandis que s’étend celui des colonies.
Une dynamique soutenue par le pouvoir politique
Et cette dynamique n’est pas indépendante du pouvoir politique israélien. Elle intervient sous un gouvernement dans lequel les forces de l’extrême droite coloniale occupent une place centrale et dont plusieurs ministres ont défendu ouvertement l’expansion des colonies et le contrôle israélien sur la Cisjordanie.
En juin 2026, Amnesty International dénonçait une campagne de déplacement forcé visant notamment les communautés bédouines et pastorales palestiniennes de Cisjordanie. L’organisation appelait les États tiers à sanctionner des responsables israéliens qu’elle estime impliqués dans de graves crimes au regard du droit international.
La négation progressive d’un peuple
Il faut clairement nommer ce qui est en train de se jouer: la négation progressive d’un peuple.
Car il ne s’agit pas uniquement de morts, de blessés ou de maisons détruites.
Il s’agit de nier à une population le droit de demeurer sur sa terre, d’y circuler librement, d’y cultiver, d’y construire, d’y transmettre son existence. La violence physique n’est que l’une des dimensions d’un système plus vaste de domination.
C’est précisément ce que plusieurs grandes organisations de défense des droits humains désignent par le terme d’apartheid.
Human Rights Watch et Amnesty International ont conclu que les politiques et pratiques des autorités israéliennes à l’égard des Palestiniens pouvaient constituer le crime contre l’humanité d’apartheid.2
B’Tselem, organisation israélienne de défense des droits humains décrit, elle aussi, un régime d’apartheid[^3] sur l’ensemble du territoire compris entre le Jourdain et la Méditerranée.
Un mot qui dérange
Ce mot dérange. Il doit pourtant être discuté sur le terrain du droit et des faits, pas évacué au nom de la convenance diplomatique, car les procédés employés à l’encontre du peuple palestinien sont fondés sur des pratiques de ségrégation, de violence et de domination, remettant en cause son droit à demeurer sur sa terre et à y exercer pleinement ses droits.
Car ce qui se joue à Gaza comme en Cisjordanie dépasse désormais la seule tragédie israélo-palestinienne.
C’est une question universelle.
Que vaut le droit international?
Que devient le droit international lorsqu’un État peut violer les règles qu’il est censé respecter sans subir de conséquences significatives?
Que vaut l’interdiction de la colonisation, du déplacement forcé des populations civiles ou de la discrimination institutionnalisée si les puissances qui prétendent défendre ces principes regardent ailleurs?
L’histoire devrait pourtant nous avoir appris une chose essentielle: l’impunité n’est jamais confinée à un seul territoire.
Aujourd’hui, ce sont les Palestiniens qui subissent cette mécanique de domination.
Demain, quel peuple, dans quelle région du monde, pourrait devenir la cible d’un autre ultranationalisme raciste convaincu que la force autorise la conquête, que certains êtres humains ont moins de droits que d’autres et que la communauté internationale finira toujours par s’accommoder de l’irréparable?
Le silence du monde n’est plus une absence de réponse
C’est là que réside peut-être le scandale le plus profond. Laisser faire ne signifie pas seulement abandonner les Palestiniens. C’est affaiblir l’idée même selon laquelle il existe des règles communes entre les nations.
C’est enseigner aux extrémistes de partout qu’il suffit d’être suffisamment puissant, déterminé et utile à certains alliés pour que les condamnations finissent par s’épuiser.
Gaza ne doit pas être oubliée. Mais la Cisjordanie ne doit surtout pas devenir l’angle mort de la catastrophe.
Ce qui s’y déroule aujourd’hui est une bataille contre l’effacement.
Et derrière les cartes, les colonies, les checkpoints et les chiffres, il y a des hommes, des femmes et des enfants auxquels on demande, chaque jour un peu davantage, de disparaître du paysage.
De disparaître de l’humanité…
La question n’est donc plus seulement de savoir combien de temps la communauté internationale acceptera de condamner. La question est de savoir combien de temps elle acceptera de ne rien faire.
Car lorsqu’un peuple est progressivement privé de sa terre, de ses droits, de sa sécurité et de son droit à exister, le silence du monde n’est plus une absence de réponse. Il devient, qu’on le veuille ou non, une partie du problème.
Dès lors, que signifie défendre les droits humains si ces droits cessent d’être universels dès lors qu’il devient politiquement difficile de les défendre?
-
https://fr.timesofisrael.com/liveblog_entry/les-soldats-quittent-la-maison-de-qusra-bloquee-par-des-residents-dimplantation/
https://french.wafa.ps/Pages/Details/246051 ↩︎ -
https://www.hrw.org/fr/news/2021/04/27/des-politiques-israeliennes-abusives-constituent-des-crimes-dapartheid-et-de
https://www.amnesty.ch/fr/pays/israel-et-territoire-palestinien-occupe/apartheid-israel-contre-la-population-palestinienne
https://orientxxi.info/b-tselem-un-apartheid-sur-tout-le-territoire-sous-l-autorite-de-l-etat-d-israel,4456
https://www.fidh.org/fr/regions/maghreb-moyen-orient/israel-palestine/b-tselem-et-physicians-for-human-rights-israel-israel-commet-un
https://www.hrw.org/fr/news/2021/04/27/questions-reponses-un-seuil-franchi ↩︎