Soudan et Soudan du Sud: ce que la plus grande crise de déplacement au monde dit des parcours d’exil
Retour sur le mini-débat du 26 mai 2026 avec Roland Marchal, chercheur au CERI (Sciences Po Paris) organisé par le CRI C&W et le CRI Luxembourg
Depuis avril 2023, plus de quatorze millions de personnes ont fui leur foyer au Soudan. Près de quatre millions et demi ont franchi une frontière. Plus de trente millions — plus de la moitié de la population — dépendent d’une aide d’urgence pour survivre, et près de cent cinquante mille personnes ont déjà perdu la vie. Les Nations unies décrivent le Soudan comme la plus grande crise humanitaire et de déplacement de la planète. C’est aussi l’une des moins couvertes.
Pourquoi cette guerre a-t-elle éclaté en 2023? Pourquoi le Soudan du Sud, indépendant depuis 2011, n’est-il jamais devenu un État? Et en quoi ces réalités éclairent-elles les parcours des personnes que nous accompagnons en Belgique?
Le 26 mai 2026, le CRI C&W et le CRI Luxembourg ont invité Roland Marchal, spécialiste des conflits de la Corne de l’Afrique, à revenir sur ces deux crises. Nous en retenons huit points, en deux temps: comprendre la guerre, puis lire les parcours d’exil.
Première partie - Comprendre la guerre
1. Une guerre qui ne commence pas en 2023
Depuis le 15 avril 2023, le Soudan est déchiré par un conflit entre les Forces armées soudanaises (SAF) et les Forces de soutien rapide (RSF). Pour Roland Marchal, chercher l’explication dans les semaines qui ont précédé les premiers tirs est une impasse: cette guerre plonge ses racines dans près de deux siècles d’histoire.
Au début du XIXᵉ siècle, Muhammad Ali, gouverneur ottoman d’Égypte, conquiert les terres soudanaises — moins pour le territoire que pour les routes vers le sud et les captifs qui alimenteront ses armées et ses chantiers. L’esclavage n’est pas ici un chapitre refermé: il a façonné des hiérarchies et des méfiances entre Nord et Sud qui ont survécu à son abolition, et que le discours politique contemporain réactive régulièrement.
À partir de 1899, le condominium anglo-égyptien administre le Nord et le Sud selon deux logiques opposées. Le Nord reçoit les investissements, les routes, une administration, une élite qui s’organise autour de Khartoum. Le Sud, jugé moins rentable et plus coûteux à tenir, reste à l’écart: peu d’écoles, peu de routes, peu d’État. Roland Marchal insiste sur un point que l’on résume mal en le réduisant à une idéologie: cette asymétrie est aussi affaire de comptabilité, celle d’un colonialisme économe qui veut garder le contrôle sans payer le prix du développement.
2. Centre et périphéries: la grille de lecture qui fonctionne
On présente souvent le Soudan comme un Nord musulman opposé à un Sud chrétien, ou comme une mosaïque de tribus en guerre. Roland Marchal écarte ces deux lectures et en propose une autre: celle du centre et des marges.
Depuis 1956, les institutions soudanaises ont privilégié une définition étroite de la nation, centrée sur les élites de la vallée du Nil. D’où un sentiment durable de relégation dans les périphéries: Darfour, monts Nouba, Nil Bleu, est du pays. La pluralité linguistique, religieuse et culturelle du pays n’a jamais été, en soi, un obstacle; c’est la manière de gouverner qui a fabriqué la fracture.
Cette grille explique ce que l’ethnicité n’explique pas. Elle rend compte de la sociologie des deux camps — le corps des officiers de l’armée reste largement issu de la vallée du Nil, les RSF recrutent l’essentiel de leurs combattants dans les périphéries, au Darfour surtout. Elle éclaire aussi pourquoi la révolution de 2019 est partie des villes de province avant de gagner Khartoum.
3. Soudan du Sud: l’indépendance n’était pas le projet de départ
On raconte volontiers le Soudan du Sud comme un peuple n’ayant jamais poursuivi qu’un but: son propre État. Roland Marchal démonte ce récit. Lorsque le Mouvement/Armée populaire de libération du Soudan (SPLM/A) naît en 1983 autour de John Garang, son projet n’est pas séparatiste. Garang veut un « Nouveau Soudan »: un État unifié et démocratique, débarrassé de la domination que le centre exerce sur ses marges — celles du Sud, mais aussi du Darfour, des monts Nouba, de l’est.
L’Accord de paix global signé en janvier 2005 traduit cette ambiguïté: partage du pouvoir, partage des revenus pétroliers, six ans d’autonomie, puis un référendum d’autodétermination. À ce stade, rien n’est joué. Le 30 juillet 2005, moins de trois semaines après avoir prêté serment comme premier vice-président du Soudan, Garang meurt dans un accident d’hélicoptère. Le processus perd son architecte et le seul homme capable d’incarner le « Nouveau Soudan ». En janvier 2011, près de 99 % des votants choisissent l’indépendance, proclamée le 9 juillet.
Le nouvel État hérite d’un territoire immense presque dépourvu d’infrastructures, où l’administration civile est à l’état d’ébauche, et d’un mouvement armé sommé de devenir un gouvernement: lever l’impôt, rendre la justice, tenir une police, ouvrir des écoles. S’y ajoute un piège économique. Les champs pétroliers sont au Sud, mais les oléoducs, les ports et les raffineries qui permettent d’exporter sont restés au Nord: Djouba ne peut vendre son pétrole sans passer par son ancien adversaire, et Khartoum vit des droits de transit prélevés au passage.
En décembre 2013, la rupture entre le président Salva Kiir et son ancien vice-président Riek Machar ouvre une nouvelle guerre civile. Y voir une opposition entre Dinka et Nuer, prévient Roland Marchal, c’est manquer l’essentiel: les appartenances jouent dans les mobilisations, elles n’expliquent pas à elles seules une guerre où pèsent d’abord les rivalités de pouvoir, les intérêts économiques et les alliances locales. Le Soudan du Sud accueille aujourd’hui plus d’un million de réfugiés venus du Nord, tout en luttant contre sa propre faim et sa propre insécurité.
4. 2019: une révolution, et sa confiscation
L’indépendance du Sud prive Khartoum de l’essentiel de ses revenus pétroliers, alors que le régime avait bâti sa tranquillité sur cette rente. Pour desserrer l’étau, il mise sur l’or, dont l’extraction explose dès 2011, notamment au Darfour. L’or devient la deuxième ressource d’exportation du pays — mais fait surgir de nouveaux réseaux économiques greffés sur les appareils sécuritaires et les groupes armés. On verra plus loin le rôle décisif qu’ils vont jouer.
Fin 2018, écrasé par la crise, le gouvernement augmente le prix du pain et rabote les subventions. Le précédent est connu: en 1985, la suppression de ces mêmes subventions, exigée par le Fonds monétaire international, avait déclenché des émeutes qui emportèrent le président Nimeiry. Le scénario se rejoue. Parties de province, les manifestations gagnent Khartoum, et la colère contre la vie chère se transforme en exigence politique: le départ d’Omar el-Béchir.
L’ampleur du mouvement ne s’explique pas seulement par l’économie. Dès 2011, dans le sillage des printemps arabes, des tentatives de révolte avaient surgi au Soudan. Réprimées, elles avaient néanmoins formé une génération: manifester, déjouer la sécurité, tisser des solidarités de quartier, inventer des modes d’action difficiles à contrôler. Quand la crise éclate en 2018, cette génération est prête.
Reste un acteur que le récit d’un peuple face à un dictateur laisse dans l’ombre: les monarchies du Golfe. El-Béchir avait longtemps joué l’équilibriste entre Doha, Riyad, Abou Dhabi et Téhéran. À force, il ne rassurait plus personne. Lorsque la rue se soulève en 2019, Saoudiens et Émiratis choisissent l’armée plutôt que le président. Roland Marchal souligne un point capital: ce soutien à l’armée n’est en rien un soutien aux démocrates. La priorité de ces monarchies est d’empêcher qu’une révolution populaire n’aboutisse à une véritable démocratie, qui donnerait des idées à leurs propres sociétés.
5. Deux armées dans un seul État
Face à l’insurrection du Darfour en 2003, el-Béchir choisit d’épargner son armée régulière: il arme et finance des milices locales, les Janjawids, qui deviennent le fer de lance de la contre-insurrection. Leur nom restera attaché à des violences de masse — villages rasés, exécutions, viols systématiques, déplacements forcés — au point que la Cour pénale internationale émettra contre el-Béchir un mandat d’arrêt pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide. Roland Marchal corrige toutefois une idée fausse: les Janjawids ne sont pas une armée homogène, mais une nébuleuse de groupes aux loyautés mouvantes, peu à peu centralisée.
À partir de 2013, le régime coule ces troupes irrégulières dans un cadre officiel: les Rapid Support Forces. Le changement n’a rien d’administratif. Le statut légal leur apporte des moyens, des équipements modernes, une légitimité — et donc une autonomie. Les RSF ne deviennent pas une unité de l’armée: elles sont un appareil sécuritaire à part entière, branché directement sur le sommet de l’État.
À leur tête s’impose Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti. Venu du Darfour, sans passage par les académies militaires, il bâtit son pouvoir non sur les hiérarchies classiques mais sur un réseau de fidélités, d’intérêts économiques et de contrôle territorial. Plusieurs milliers de ses hommes sont déployés au Yémen dans la coalition menée par l’Arabie saoudite et les Émirats: des engagements qui rapportent et renforcent encore son indépendance financière.
Tant qu’el-Béchir règne, cette coexistence tient, parce qu’elle le sert: en multipliant les centres de pouvoir, il s’assure qu’aucun ne devienne assez fort pour le renverser. Stratégie classique des régimes autoritaires, aux effets pervers — elle mine durablement l’État lui-même. Sa chute ne dissout pas la contradiction. Les deux grands bénéficiaires en sont précisément les chefs des deux armées, Abdel Fattah al-Burhan et Hemedti, installés d’emblée au cœur du Conseil militaire de transition. Le président disparaît; les structures qui le soutenaient restent intactes.
Début 2023, les discussions sur la transition se cristallisent sur un point jugé indispensable: fondre les RSF dans les Forces armées soudanaises. Pour Burhan, il s’agit d’intégrer les combattants, de démanteler leur commandement autonome, puis de dissoudre la force parallèle. Pour Hemedti, accepter reviendrait à renoncer à ce qui fonde désormais son pouvoir: ses hommes, son autonomie, son argent, son influence. Ce n’est pas une réforme administrative, c’est un choix de survie.
La guerre du 15 avril 2023 n’est donc pas une querelle entre deux hommes. C’est la collision de deux appareils militaires issus du même système de pouvoir, devenus incapables de partager l’État dès lors qu’il fallait le reconstruire sur une base civile. La vraie question, dit Roland Marchal, n’est pas de savoir pourquoi la guerre éclate en 2023, mais pourquoi elle n’a pas éclaté plus tôt.
6. Une guerre internationalisée, sans vainqueur possible
Les causes du conflit sont soudanaises. Sa durée ne l’est pas. Plusieurs puissances entretiennent des relations avec les acteurs du conflit: Émirats arabes unis, Arabie saoudite, Égypte, Turquie, Qatar, Russie, Iran. Leurs motivations divergent — préserver une influence en mer Rouge, sécuriser des investissements miniers ou portuaires, disposer d’un espace de projection militaire — mais le résultat converge: chaque soutien renforce un camp et réduit d’autant l’incitation à négocier.
Roland Marchal va plus loin. Si les principaux appuis étrangers coupaient en même temps les armes, l’argent et la logistique, le conflit basculerait rapidement vers la négociation. Il ne promet pour autant ni paix immédiate ni paix durable; il constate que la capacité des deux camps à faire la guerre dépend désormais de ressources venues de l’extérieur.
Cette internationalisation transforme la guerre elle-même. Drones armés, essaims de drones et frappes de précision effacent l’importance des lignes de front classiques: la distinction entre l’avant et l’arrière s’estompe, et des villes longtemps préservées deviennent vulnérables, Port-Soudan comprise. Elle interdit aussi toute victoire décisive — l’avantage a changé de camp à plusieurs reprises depuis 2023. On continue de combattre non pour gagner vite, mais pour ne pas perdre. Et chaque prolongation ajoute mécaniquement des femmes et des hommes contraints de partir.
Seconde partie - Lire les parcours d’exil
7. L’exil est d’abord régional, et ne suit pas une ligne droite
Sur plus de quatorze millions de personnes déplacées, près de quatre millions et demi ont franchi une frontière — vers le Tchad, le Soudan du Sud, l’Égypte, l’Éthiopie, la République centrafricaine. Les autres sont déplacées à l’intérieur même du Soudan, et s’ajoutent parfois, dans les pays voisins, à des populations déjà déplacées par d’autres guerres.
La logique première est celle de la proximité: quitter son foyer n’est pas vouloir rejoindre l’Europe. Pour beaucoup de familles, il s’agit d’abord de trouver un lieu sûr, de préserver les liens et, si possible, d’envisager un retour. Les migrations vers l’Europe ne sont que la part visible d’un phénomène bien plus vaste, dont l’essentiel se joue à l’échelle régionale.
Quand un départ plus lointain a lieu, il est rarement direct. Une personne protégée un temps dans un pays voisin peut devoir repartir: nouvelle crise sécuritaire, absence de perspectives, accès aux droits impossible. Les itinéraires se recomposent quand les fronts bougent, que des frontières se ferment ou que les contrôles se durcissent; les réseaux de passage suivent et se professionnalisent, ce qui augmente le prix, le danger et la durée des parcours.
Un récit qui semble « incohérent » vu de l’extérieur — un détour, une longue attente, un changement d’itinéraire — prend souvent tout son sens une fois replacé dans le contexte régional. Certaines étapes affleurent à peine dans les récits, non qu’elles soient sans importance, mais parce qu’elles sont devenues, pour la personne, une expérience presque ordinaire.
8. Comprendre sans réduire
Pour les professionnels de l’intégration, cette connaissance du contexte n’est pas un supplément de culture générale: c’est un outil de travail. Elle ne remplace ni l’écoute ni l’analyse de chaque situation; elle offre un cadre qui donne du sens aux parcours. Cinq repères pour la pratique:
- Renoncer au parcours « type ». Grandir dans un quartier de Khartoum ou dans un village du Darfour, connaître plusieurs déplacements internes avant de partir, transiter des années par l’Égypte ou le Tchad: deux personnes d’un même pays peuvent avoir tout vécu de différent.
- Tenir les appartenances pour un élément parmi d’autres. Elles existent et peuvent compter, mais l’origine, l’ethnicité ou la religion ne suffisent jamais à expliquer une personne, ses opinions, son histoire. L’histoire familiale, le parcours scolaire ou professionnel, les conditions du départ et les pays traversés en disent souvent davantage.
- Resituer les récits. Déplacements successifs, transits et réorientations prennent sens dans l’évolution des conflits régionaux, des politiques migratoires et des conditions de sécurité.
- Ne pas présumer que les diasporas rejouent les conflits. Certaines fractures continuent d’influencer les relations entre personnes exilées; d’autres s’atténuent sous l’effet des solidarités nées du parcours. La transposition mécanique entre contexte d’origine et contexte belge est à éviter.
- Actualiser ses connaissances. Les rapports de force au Soudan bougent vite: une veille documentaire est un appui précieux.
A retenir
- Le Soudan est, selon les Nations unies, la plus grande crise de déplacement au monde: plus de quatorze millions de personnes ont fui leur foyer depuis avril 2023.
- La guerre actuelle ne commence pas en 2023: elle prolonge deux siècles de conquête, de colonisation à deux vitesses et de relégation des périphéries.
- Centre contre marges est une grille de lecture plus juste qu’un Nord musulman contre un Sud chrétien, ou qu’une guerre de tribus.
- L’indépendance du Soudan du Sud, en 2011, n’était pas le projet initial du SPLM/A et n’a pas désamorcé les mécanismes qui fabriquent la guerre.
- Le conflit de 2023 oppose deux appareils militaires issus du même système de pouvoir; son internationalisation interdit toute victoire décisive.
- Les déplacements sont avant tout régionaux et les parcours multiples et évolutifs: le savoir, c’est se donner les moyens d’accompagner sans généraliser.
Pour aller plus loin
- La conférence complète, environ deux heures, sur notre chaîne YouTube
- La synthèse détaillée du mini-débat, validée par Roland Marchal
- Article: Le Soudan en quête d’une paix improbable, par Roland Marchal
- Article: Les trois guerres soudanaises, par Roland Marchal
- Ressources: Entre guerre, fragmentation et crise migratoire