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La grande secousse politique européenne

Les victoires de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) lors des élections régionales des 6 et 20 septembre sont à l’Allemagne ce que la secousse est à l’écorce terrestre: une fracture dans le paysage politique outre-Rhin.

En Saxe-Anhalt, l’AfD est arrivée en tête avec 43,8 % des voix, soit une progression spectaculaire de 23 points en cinq ans. Deux semaines plus tard, elle a récidivé en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale avec 38,2 %, contre 35,5 % à la SPD. La CDU, elle, s’est effondrée à 4,9 % et a disparu du Landtag.1

Au-delà de l’AfD, l’effondrement des partis traditionnel

Le fait majeur est peut-être moins la progression de l’AfD que le recul simultané des partis qui ont structuré la République fédérale. En Saxe-Anhalt, la CDU perd près de vingt points tandis que l’AfD en gagne vingt-trois. Dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, la droite traditionnelle disparaît du Parlement régional.

La secousse allemande révèle ainsi une recomposition qui dépasse largement le seul succès d’un parti. Une partie croissante de l’électorat ne se reconnaît plus dans les formations qui ont gouverné le pays pendant des décennies.

De Paris à Londres, une même dynamique européenne

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Cette évolution n’est d’ailleurs pas propre à l’Allemagne. Dans une grande partie de l’Europe, les formations nationalistes et radicales de droite occupent désormais une place centrale dans le jeu politique.

En France, le Rassemblement national vient d’obtenir, avec ses alliés, suffisamment de sièges au Sénat pour constituer pour la première fois un groupe parlementaire. En Italie, Giorgia Meloni dirige le gouvernement depuis 2022 et son parti, Fratelli d’Italia, a profondément déplacé le centre de gravité de la droite italienne. En Espagne, Vox s’est durablement installé dans le paysage politique. Au Royaume-Uni, Reform UK a transformé le paysage électoral de la droite après avoir récupéré une partie de l’espace autrefois occupé par UKIP.

Une étude récente du Pew Research Center2 souligne d’ailleurs qu’en dix ans, les partis populistes de droite sont devenus des acteurs réguliers et structurants de la politique européenne.

Pourquoi les électeurs se détournent-ils des partis établis ?

Il serait pourtant hasardeux de réduire ce phénomène à une vague uniforme d’adhésion idéologique à l’extrême droite. Ce qui rapproche ces situations est aussi le recul des partis traditionnels et l’érosion de leur capacité à incarner une représentation politique jugée crédible.

Crise du pouvoir d’achat, désindustrialisation, immigration, déclassement territorial, sentiment d’insécurité ou rejet des compromis européens: ces thèmes ne produisent pas partout les mêmes votes, mais alimentent une défiance commune envers les élites politiques établies.

Derrière des réalités nationales différentes se dessine ainsi une même interrogation: pourquoi une partie de plus en plus importante de la population ne se reconnaît-elle plus dans les forces politiques qui ont longtemps structuré le débat démocratique ?

En Allemagne de l’Est, une mémoire toujours vive

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L’Allemagne offre, à cet égard, un laboratoire particulièrement révélateur. Dans les Länder de l’ancienne RDA, le ressentiment possède une dimension historique spécifique.

L’unification de 1990, célébrée à l’Ouest comme une heureuse réunification nationale, fut aussi vécue par une partie des Allemands de l’Est comme une transformation imposée. Au terme de ce processus, leur système économique, leurs entreprises et une partie de leurs trajectoires sociales furent balayés.

L’AfD exploite aujourd’hui cette mémoire, en se présentant comme la voix de populations qui estiment n’avoir jamais véritablement bénéficié des promesses de la réunification.

Une fracture qui dépasse les frontières allemandes

Mais le phénomène ne saurait être enfermé dans les frontières de l’ex-RDA. Ce qui se joue en Allemagne fait écho à une dynamique européenne plus vaste: l’affaiblissement des partis de gouvernement qui ont accompagné, depuis plusieurs décennies, l’intégration européenne, la libéralisation économique et la mondialisation.

Lorsque ces partis ne parviennent plus à répondre aux inquiétudes qu’ont engendrées ces transformations, leurs anciens électeurs peuvent se tourner vers ceux qui promettent de rompre avec le consensus établi.

La progression des droites radicales ne s’explique donc pas uniquement par leurs propres discours ou stratégies. Elle doit aussi être analysée à travers les fragilités des systèmes politiques dans lesquels elles s’inscrivent.

Et si le véritable séisme était celui de la représentation politique ?

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C’est peut-être là le véritable enseignement des scrutins allemands. L’AfD progresse, mais elle progresse surtout sur les ruines partielles d’un système politique ancien.

La CDU, la SPD et les autres formations traditionnelles ne disparaissent pas ; elles perdent leur monopole de la représentation. Et cette évolution n’est pas exclusivement allemande: de Paris à Rome, de Madrid à Londres, les mêmes forces centrifuges travaillent les démocraties européennes.

La question qui se pose désormais n’est donc plus seulement de savoir jusqu’où l’extrême droite peut progresser. Elle est de comprendre pourquoi les partis qui ont organisé la vie politique européenne depuis plusieurs décennies semblent de moins en moins capables de retenir leurs électeurs.

L’onde de choc partie de l’Est allemand pourrait bien n’être que le symptôme le plus visible d’une fracture beaucoup plus profonde…